Avant de me pencher sur Rabelais sa-vie-son-oeuvre, je ne me rendais pas compte ; mais Rabelais est partout, au détour d’une interview radio avec Umberto Eco ou Fabrice Luchini, Céline écrit un texte dessus, Maupassant ou Flaubert -qu’on ne rabelaiserait pas forcément à première lecture- en font un de leurs écrivains favoris.
Lisant Le vol du pigeon voyageur [l’histoire d’une enquête dans la Chine contemporaine], de Christian Garcin je trouve une inattendue et brève référence au dit Rabelais. Pas une référence poncive comme c’est souvent le cas lorsque l’on évoque l’auteur de Gargantua (le drôlatique, le gargantuesque…), non ! une plus fine, avec une idée nouvelle pour moi :

Il aimait aussi jouer avec [les livres]. Parfois il comptait le nombre exact de page de texte, le divisait par deux, se reportait à la page correspondante, et y choisissait, de préférence vers le milieu, une phrase quelconque, qui souvent se trouvait être particulièrement emblématique du livre. En examinant plus attentivement l’ensemble, il s’avérait parfois que le livre entier s’organisait autour de cette phrase, que tout s’y répondait de part en part, à égale distance du centre. Il était ainsi parvenu à établir une sorte de structure concentrique, qui bien entendu était volontaire dans bien des cas, par exemple chez Rabelais, où une telle structure prévalait pour l’ensemble des livres […].

Christian Garcin, Le vol du pigeon voyageur.

 Cela m’interroge, alors j’écris à Christian Garcin pour lui demander des précisions sur sa relation à Rabelais, d’où cela lui vient, comment il l’a fréquenté, ce qu’il en retient.
Nous échangeons par mail. Voici sa réponse :

« (…) Oui, je connais assez bien Rabelais – disons que je l’ai lu intégralement, en v.o. qui plus est – et aussi en v.f. moderne. Je l’ai même un peu commenté à une époque, du temps où j’étais étudiant à Aix en Provence. (…) Mais je dois avouer que je ne l’ai plus vraiment lu depuis longtemps, et qu’il ne s’agit pour moi que de souvenirs, avec ce que cela implique de déformations. Néanmoins c’est une œuvre qui m’a marqué, oui, et qui, si elle ne fut pas forcément source d’inspiration, a tout de même été à l’origine de bien des plaisirs de recherche, d’investigations, de suppositions (qu’est-ce donc que cette Sybille de Panzoust, par exemple ? que raconte-t-elle au juste ?) (un exemple parmi d’autres). Etc. Ou bien les Paroles gelées du Quart Livre – sur lesquelles, d’ailleurs, j’ai une anecdote sibérienne, puisque dans la région d’Oymiakon, près de Iakoutsk où je me suis rendu il y a quelques années, l’endroit habité le plus froid de la planète, il y a une légende des Paroles gelées, en tout point semblable à celles de Rabelais. Bref, oui, Rabelais est bien présent, même s’il est assez lointain désormais. Je pense qu’au départ c’était l’aspect un peu fantastique, les géants etc., qui m’attirait (j’avais lu Gargantua et Pantagruel par plaisir, sans obligation scolaire, lorsque j’étais adolescent). Par la suite, et grâce aux cours que j’ai suivis à Aix, c’est la découverte de cet humanisme renaissant, les aller-retour entre érudition savante et traditions populaires, ce que l’on peut lire de la modernité de l’époque et des fondements médiévaux de la pensée, bref, l’étude, les correspondances, le savoir (juridique notamment) qui formait l’esprit des gens instruits, les références antiques, et puis cette explosion joyeuse et charnelle… (…) »

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