L’époque de Rabelais étant agitée religieusement parlant (abus de l’église, vente des indulgences, émergence de la réforme…), Rabelais évoque donc largement cette thématique dans ses romans ; ce qui lui vaudra censure.

Il se moque des sorbonnicoles, des universitaires & des religieux, de la crédulité du peuple envers ceux-ci qui parlent beau qui parlent bien, de la rigueur des ordres monastiques (dans le fameux épisode de l’abbaye de Thélème), de l’utilité et de la sincérité  des moines. Et puis Rabelais a régulièrement une petite phrase pas vraiment sympathique pour le Pape (notons que lors de ses voyages à Rome, il le rencontre, le Pape).

Et sinon ?

Sinon il y a Frère Jean, le moine compagnon de Gargantua et Pantagruel.

La plus grande folie du monde est de penser qu’il y a des astres pour les Roys, Papes, & gros seigneurs, plustost que pour les pauvres & souffreteux, comme si nouvelles estoilles avoient esté créez depuis le temps du deluge, ou de Romulus, ou Pharamond à la nouvelle creation des Roys […].

Pantagrueline prognostication

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Si les oreilles des ânes sont si grandes, c’est parce que leurs mères ne leur mettaient pas de béguin sur la tête, comme dit De Alliaco dans ses Suppositions. Pour la même raison, si la couille des pauvres bienheureux pères est si longue, c’est parce que leurs chausses n’ont pas de fond, et ainsi leur pauvre membre s’étend en liberté à bride abattue, et leur va brimbalant sur les genoux, comme les chapelets des femmes. Mais la cause qui fait qu’ils l’avaient gros en proportion, c’était que, lors de ce brimbalement, les humeurs du corps descendaient dans ledit membre: car, selon les légistes, agitation et mouvement continuels sont cause d’attraction.

Pantagruel

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Plût à Dieu que tout un chacun connût aussi sûrement sa généalogie depuis l’arche de Noé jusqu’à l’âge présent! Je pense que plusieurs, aujourd’hui empereurs, rois, ducs, princes et papes sur cette terre, sont descendus de quelque porteur de reliquailles ou portefaix, comme, en revanche, plusieurs gueux de l’hospice, souffreteux et misérables, descendent de la race et de la lignée des grands rois et empereurs, étant donné l’admirable transfert des règnes et des empires,

Gargantua

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J’ai bien peur que vous ne croyiez pas avec certitude à cette étrange nativité. Si vous n’y croyez pas, je n’en ai cure, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu’on lui dit et ce qu’il trouve dans les livres. Est-ce contraire à notre loi et à notre foi, contraire à la raison et aux Saintes Ecritures? Pour ma part, je ne trouve rien d’écrit dans la sainte Bible qui s’oppose à cela. Mais si telle avait été la volonté de Dieu, prétendriez-vous qu’il n’aurait pu le faire? Ah! de grâce, ne vous emberlificotez jamais l’esprit avec ces vaines pensées, car je vous dis qu’à Dieu rien n’est impossible et que, s’il le voulait, les femmes auraient dorénavant les enfants de la sorte, par l’oreille.

Gargantua

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Il ne restait plus qu’à doter le moine: Gargantua voulait le faire abbé de Seuilly, mais il refusa. […] le moine lui répondit catégoriquement qu’il ne voulait ni se charger de moines, ni en gouverner: « Comment, disait-il, pourrais-je gouverner autrui, alors que je ne saurais me gouverner moi-même? S’il vous semble que je vous aie rendu et que je puisse à l’avenir vous rendre quelque service qui vous agrée, permettez-moi de fonder une abbaye à mon idée. »

La requête agréa à Gargantua, qui offrit tout son pays de Thélème, le long de la Loire, à deux lieues de la grande forêt de Port-Huault. Il pria Gargantua d’instituer son ordre au rebours de tous les autres.

« Alors, dit Gargantua, pour commencer, il ne faudra pas construire de murailles alentour, car toutes les autres abbayes sont sauvagement murées.

[…]

Bien plus, vu qu’il est d’usage, en certains couvents de ce monde, que, si quelque femme y pénètre (j’entends une de ces femmes prudes et pudiques), on nettoie l’endroit par où elle est passée, il fut ordonné que s’il y entrait par hasard un religieux ou une religieuse, on nettoierait soigneusement tous les endroits par où ils seraient passés. Et parce que dans les couvents de ce monde tout est mesuré, limité et réglé par les heures canoniques, on décréta qu’il n’y aurait là ni horloge ni cadran, mais que toutes les occupations seraient distribuées au gré des occasions et des circonstances.

Gargantua

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En outre, parce qu’en ce temps-là on ne faisait entrer en religion que celles des femmes qui étaient borgnes, boiteuses, bossues, laides, souffreteuses, folles, insensées, maléficiées et tarées, et que les hommes catarrheux, mal nés, niais, fardeaux de maison…

« A propos, dit le moine, une femme ni belle ni bonne, à quoi sert touelle?

– A mettre en religion, dit Gargantua.

– C’est vrai, dit le moine, et à faire des chemises de toile. »

… on ordonna que ne seraient reçus en ce lieu que femmes belles, bien formées et de bonne nature, et hommes beaux, bien formés et de bonne nature.

Gargantua

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A cela, Gargantua répondit: »Il n’y a rien de plus vrai, le froc et la cagoule attirent sur eux l’opprobre, les injures et les malédictions de tout le monde, de même que le vent qu’on appelle le Cecias attire les nues. La raison indiscutable en est qu’ils mangent la merde du monde, c’est-à-dire les péchés, et qu’en tant que mange-merde on les rejette dans leurs latrines, à savoir leurs couvents et leurs abbayes, écartés de la vie publique comme les latrines sont écartées de la maison. Et si vous comprenez pourquoi, dans un cercle de famille, un singe est toujours ridiculisé et tracassé, vous comprendrez pourquoi les moines sont fuis de tous, vieux et jeunes. Le singe ne garde pas la maison comme un chien; il ne tire pas l’araire comme le boeuf; il ne donne ni lait ni laine comme la brebis; il ne porte pas de fardeaux comme le cheval. Il ne fait que tout conchier a saccager. C’est pourquoi il reçoit de tous moqueries et bastonnades. De même, un moine, j’entends un de ces moines oisifs, ne laboure pas comme le paysan, ne garde pas le pays comme l’homme de guerre, ne guérit pas les malades comme le médecin, ne prêche pas ni n’instruit les gens comme le bon docteur évangélique et le pédagogue, ne transporte pas comme le marchand les biens de consommation et les choses nécessaires à la société. C’est pourquoi ils sont hués et abhorrés par tout le monde.

– Sans doute, dit Grandgousier, mais ils prient Dieu pour nous.

– Rien moins, dit Gargantua. Il est vrai qu’ils assomment tout leur voisinage à force de brimballer leurs cloches.

– Pardi, messe, matines ou vêpres bien sonnées sont à moitié dites, répondit le moine.

Ils marmonnent quantité d’antiennes et de psaumes qu’ils ne comprennent nullement. Ils disent force patenôtres entrelardées de longs Ave Maria sans y penser, sans comprendre et je n’appelle pas cela prier, mais se moquer de Dieu. Mais que Dieu les aide s’ils prient pour nous autrement que par peur de perdre leurs miches et leurs soupes grasses.

Gargantua

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– Je fais, dit le moine, bien davantage, car au chœur, en expédiant nos matines et services anniversaires, je fabrique en même temps des cordes d’arbalète, je polis des carreaux et des flèches, je confectionne des filets et des bourses à prendre les lapins. Jamais je ne suis oisif.

Gargantua

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En attendant, ils se reposeraient un peu pour être plus frais. Mais Gargantua ne pouvait dormir de quelque posture qu’il se mît. Alors le moine lui dit: »Je ne dors jamais bien à mon aise, sauf quand je suis au sermon ou quand je prie Dieu. Commençons, vous et moi, je vous prie, les sept psaumes pour voir si vous ne serez pas bientôt endormi. « L’idée convint tout à fait à Gargantua et, ayant commencé le premier psaume, ils s’endormirent tous les deux en arrivant à Bienheureux ceux qui…

Gargantua

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Tu nous as bien bernés, mon mignon. Je te verrais bien pape un jour ou l’autre.

– J’y compte bien, dit-il. Mais quand je serai pape vous serez papillon et ce gentil papegai sera un parfait papelard.

Gargantua

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